Depuis le début de la crise du Covid-19, les organisations vivent une situation inédite. Traitée comme une crise sanitaire liée à la pandémie, cette crise s’inscrit aujourd’hui dans la durée. Elle oblige ainsi les organisations à maintenir un niveau d’activité économique. Dès lors il ne s’agit plus de gérer une crise mais une trajectoire avec des épisodes de crise. Les entreprises doivent alors s’adapter à la crise tout en préparant sa sortie et en capitalisant pour développer leur résilience.
GÉRER LA CRISE DU CONFINEMENT
La stratégie des entreprises s’est transformée en habileté pour maintenir de l’activité de manière contrainte avec des législations existantes, des nouvelles dispositions contingentes, un marché bloqué et des salariés en état de choc émotionnel.
Expliciter la peur par l’échange
La crise est un choc émotionnel qui remet en cause des acquis. Elle montre également la fragilité de quelque chose qui paraissait comme naturel : la survie de soi-même et de ses proches. Cette peur peut altérer le comportement, le jugement mais aussi la qualité de la vie sociale. La peur nécessite d’être explicitée au travers de la parole et de l’échange entre personnes. Un changement créé toujours un choc. Mais le Covid-19 touche ce que l’on appelle les sécurités ontologiques des personnes : ce qui fonde leur équilibre psychologique et existentiel.
Innover pour trouver des solutions opérationnelles
La réponse des entreprises a été, d’une part de stabiliser les chaines de production primaires quand cela était possible. D’autre part, elles ont développé l’innovation pour s’adapter. Enfin, elles ont recouru à des modes de fonctionnement différents. Les industriels de l’agroalimentaires et les acteurs de la logistique ont sécurisé leur production et les approvisionnements. Une des premières actions des coopératives agricoles de légumes en conserve a été de revoir les contrats de fourniture avec les producteurs. Les entreprises Air Liquide, PSA, Renault et Schneider se sont associées pour produire des respirateurs. La notion d’innovation est clé pour trouver des solutions dans l’instant présent et de manière opérationnelle.
Trouver ce que l’on ne cherchait pas
La capacité d’adaptation est importante, on parle de sérendipité. Ces découvertes, fruits du hasard constituent une importante source d’innovation. Les entreprises doivent par conséquent réinventer leurs modes de fonctionnement et de coordination. Elles développent par exemple la notion de distanciel, qui consiste à travailler à distance de chez soi. Il serait illusoire de penser revenir à « la normale ».
VERS UNE TRAJECTOIRE DE CRISES
Les organisations vont devoir développer leur résilience pour s’inscrire dans une trajectoire dont la durée sera inversement proportionnelle aux degrés de résilience atteints. Une crise est un révélateur existentiel. Cela permet de savoir ce qui est vraiment important et ce que l’on veut sauver à tout prix. Dans la culture japonaise la notion de changement se définit au travers du couple « tradition/innovation ». Cela signifie qu’il faut s’interroger sur ce que l’on veut à tout prix garder et ce qui est à innover. Dans cette optique, la proposition est d’envisager deux frontières. La première sur les acquis et les fondamentaux à conserver. La deuxième sur les nouveaux territoires à construire.
"Nous associons le normal à la situation d’avant crise. Mais le retour à l’avant est-il possible ou même souhaitable ? Il nous faut inventer un nouveau "normal" qui intègre cette longue séquence de crise inédite qui va durer."
Gilles Bonnenfant, Président d'Eurogroup Consulting
Les acquis et fondamentaux à conserver
La première frontière définit les éléments vitaux à conserver. Il s’agit de préserver les moyens de production et leur fonctionnement pour continuer l’activité. Cela exigera probablement des aménagements sur les chaînes élémentaires de production. Le travail sur la raison d’être et la mission de l’entreprise est une manière de gérer sa première frontière de manière positive. Cela revient à s’interroger sur le sens de l’action de production et sa participation à des collectifs.
Les nouveaux territoires à construire
La seconde frontière est celle de l’innovation sur nos modes de fonctionnement. En réaction à ce qui s’est produit, de nouvelles formes de management et d’organisation vont émerger. Le télétravail va davantage se généraliser. En outre, l’économie locale et circulaire pourrait se développer. La valorisation des personnes en première ligne peut se matérialiser par des vocations professionnelles et des changements de métier. Les institutions doivent accompagner toutes ces créations qui constituerons de la valeur économique et des emplois locaux.
Notre économie est structurée autour de 3 secteurs (agriculture, industrie et services). Ne serait-il pas intéressant de créer un quatrième secteur ? Il engloberait ces nouvelles organisations sous l’appellation « innovation sociétale » avec des modalités permettant son développement. Dans les entreprises cela peut se matérialiser par la possibilité de créer des filiales avec des salariés qui souhaitent s’investir dans un projet entrepreneurial. L’entrepreneuriat (et/ou l’intrapreneuriat) est un moyen pour les individus de se réaliser et d’être créateur de valeur rapidement pour la société. Cette deuxième frontière deviendra donc la première frontière d’un nouveau monde de progrès sans oublier ce qui était avant.
David Autissier, Maître de conférences HDR IAE Eiffel, Directeur Chaire ESSEC Changement et Innovation Managériale
Cécile Michel, Associée chez Eurogroup Consulting, responsable du Laboratoire d’Innovation Managériale